Publié en 2018, à Paris, sur les presses de l’imprimerie F. Paillart, pour l’éditeur Sabine Wespieser, « Douces déroutes » est le cinquième roman de Yanick Lahens. L’auteure nous raconte une histoire fulgurante d’une écriture étreignante. Le roman est l’un des livres à l’honneur au Marathon du Livre qui débute aujourd’hui (13 décembre) à Petit-Goâve.
Dans cette lettre écrite à Thérèse, sa femme, Raymond Berthier avoue ses dernières volontés et s’excuse pour le vide qu’il va laisser. Un mort déclaré qui circule entre le quartier de Bas Peu de Chose et les documents entassés dans un cabinet. Un mort lucide. En tant que juge, il croyait au pouvoir de la justice. La seule façon d’éviter cette mort, c’était de négocier son honneur, sa dignité contre la corruption. Ce dont il n’en était pas prêt. Sa popularité lui confère une enquête qui ne sera jamais bouclée probablement. Juste une question de procédure.
Venant d’une famille très aisée, les parents de Pierre, beau-frère de Raymond Berthier, lui ont obligé de laisser le pays tout jeune. La réputation de la famille était risquée. Ce n’était pas permis à l’époque. Certes, il était en contact avec des individus de sexe opposé. Il les invitait chez lui. Mais c’était une question de conformité. « Car en embrassant les filles, il rêvait de toucher la peau de leurs frères intrépides, sages ou fanfarons. »(p. 38) Vu comme une anormalité, il connaissait pourtant des gens invités à table des grandes familles qui n’étaient pas des saints. L’éloignement n’a pas suffi. Pierre a fini par s’accepter en lisant « Harlem Quartet » de Baldwin. Sa dernière fréquentation fut Jean-Michel Polvert. Depuis, il vit dans sa maison d’en haut entre l’attente des résultats de l’enquête et les discussions hebdomadaires de Brune, sa nièce et de quelques amis comme Ézéchiel, Nerline, Waner, Ronny et Francis.
Personne ne sait ce que vaut l’absence ni l’abandon. Ce qui réconforte, c’est ce qu’on a pu partager d’unique. La musique était ce fil conducteur invisible qui reliait Brune et son père. Toute petite, elle faisait déjà connaissance avec de grands compositeurs. Son père est mort, la connexion ne s’est pas éteinte. Sous les projecteurs de Korosol Resto-Bar, Brune tente de transmettre toutes ses émotions, ses peines dans ses vocalises et sa guitare. Peine d’être privée d’un père. Peine de mourir en amour à cause de Cyprien, cet homme qui espère que de son bas ventre et d’une catégorie sociale par peur de toucher le fond. Tous les amis de Pierre suivi de Francis, un journaliste français sont présents pour le supporter. Déjà très apprécié par Francis, ce sentiment qui s’exprime qu’au regard ne tardera pas à évoluer.
Fort souvent, les quartiers défavorisés n’ont pas besoin d’interprètes. Leurs habitants n’ont pas besoin de verbes adéquats pour parler de leurs extrêmes précarités non plus. Pour des raisons qui sont bien plus fortes que la faim, ses personnes savent frapper très forts dans des portes pour réclamer leurs droits. Des coups qui ne résonnent pas car ses portes, silencieuses qu’elles sont, dissimulent des blocs de murs épais dressés par les plus forts dans la société. Ézéchiel est l’un d’entre elles qui s’efforcent à se frayer des chemins dans les périls de la vie. Certes, il s’en va à l’Université. Il réclame ses droits en lançant de toutes ses forces des pierres sur ses hommes armés envoyés par le système, mais cela ne suffit pas. Encore moins ses poèmes ne rempliront pas son estomac, voire lui retirer dans la promiscuité. Frustré, épuisé de l’extérieur, ses sentiments sont tout ce qu’il veut garder intouchable. Probablement, c’est pour son courage et sa bonté que Joubert (Jojo Piman Piké), présumé assassin, l’apprécie. Quant à ce dernier, il connait Ézéchiel parce qu’il connait Korosol Resto-bar et fréquente le quartier pour réclamer les services de Magdala, une maîtresse. Quelques vigoureux coups de reins, une complicité meurtrière et l’enveloppe donnent le sens à leur rapport. Ensuite, il disparaît à toute allure dans sa voiture pour aller remplir une mission. Il administre la vie des autres comme s’il était bien plus qu’un humain.
« Qui veut continuer à voir encore quelques années doit affirmer n’avoir rien vu. » (p.104) Une phrase de l’auteure qui résume bien la réalité haïtienne. Une phrase aussi qui résume la réalité de Médéquilla qui, par son ouverture sur la mer, offre de l’opportunité pour le commerce illégal. Ainsi, des gens puissants s’enrichissent grâce à ce lieu. Certes, les autorités locales savent tout cela et demandent même aux habitant.e.s de coopérer. Mais, que faire des valeurs morales, de l’éthique quand il existe certaines lois qui sont beaucoup plus fortes que d’autres? Malgré tout, on retrouve toujours quelqu’un qui, ne voulant perdre sa vie, avoue certaines réalités tout bas. C’est le cas de Georges, un guide touristique.
Discutant avec certains pêcheurs, ils étaient contraints d’aller se cacher dans une case. D’une Nissan Patrol blanche descendent deux hommes. L’un ligoté et l’autre le suivant avec une arme à la main et une casquette sur la tête. C’est en levant la tête pour exécuter l’homme, qu’ils ont remarqué que c’était Joubert l’exécuteur. Pris de stupéfaction. Comment l’homme qui a retrouvé le téléphone perdu du journaliste peut se retrouver dans une telle situation? Le fait de découvrir cela a rajouté sur leur stupéfaction d’avoir connu plus tôt des informations importantes sur la mort du juge Berthier. Le métier de journaliste de Francis ne pourra pas lui permettre de rapporter ce qu’il a vu. La vie des autres sera risquée. Même si l’enquête semble élucidée, cela ne les empêchera pas de cacher ses informations à Brune.
De retour à Port-au-Prince, chacun retourne dans ses occupations. Francis retourne dans son pays d’origine tout angoissé; Paris a subi des actes terroristes. Brune se prépare à quitter le pays. Quant à Ézéchiel, il a déménagé dans un quartier presque semblable grâce à un transfert de son frère aîné, marié à une blanche selon ses souhaits. Soulagé d’être éloigné, Espérandieu, son jeune frère, décide d’avouer, aux moyens des gestes, la raison de sa peur de Magdala à Ézéchiel. Même si l’image de l’homme ligoté, décrite par Espérandieu pourrait concorder avec celui du juge Berthier, qui saura que c’était lui?
La société haïtienne est faite de labyrinthes particuliers, sans porte de sortie. Chacun de nous se retrouve coincer dans le sien. Et on essaie de se frayer un chemin qu’on croit juste à cause de nos conditions d’existence. De ce fait, on vit tous et toutes avec l’incohérence dans nos actions et le choix imposé de certaines personnes comme modèle. S’il existe le vrai chemin, le saura-t-on comment? Quel critère pour le définir? « Douces déroutes » est ce roman de 230 pages qui questionne nos coups de poings dans le vide sur un système aux réalités multiples. C’est un témoin à la déclaration contraignante. Un œil de partout et de nulle part qui relate sans aucune réserve. A l’honneur dans la sixième édition du Marathon du Livre, le public aura le privilège de se questionner sur les conditions de leurs déroutes.